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Le saphir : du bleu précieux aux révolutions de la joaillerie

Profond comme un bleu de nuit, lumineux lorsqu’il se laisse traverser par la lumière, parfois légèrement vert, gris ou violacé : le saphir possède bien plus de nuances qu’on ne l’imagine.

En joaillerie, il occupe une place assez singulière. Là où le diamant fascine par son éclat, le saphir attire d’abord par sa couleur. Une couleur qui donne immédiatement une personnalité au bijou et qui peut être radicalement différente d’une pierre à l’autre.

C’est probablement ce qui me plaît le plus lorsque je découvre une bague ancienne sertie d’un saphir. Avant même de m’intéresser à son poids, je regarde son bleu. Est-il profond ? Lumineux ? Velouté ? Présente-t-il quelques reflets verts ? Comment évolue-t-il lorsque le bijou passe de l’ombre à la lumière ?

Car deux saphirs d’un poids identique peuvent raconter deux histoires totalement différentes.

Et l’histoire du saphir réserve justement quelques surprises. Pierre naturelle recherchée depuis des siècles, il se retrouve également au cœur de l’une des grandes révolutions scientifiques de la joaillerie au début du XXe siècle : la naissance des premières gemmes créées en laboratoire.

1. Le saphir, une histoire de couleur avant tout

Commençons par un peu de gemmologie.

Le saphir appartient à la famille des corindons, tout comme le rubis. Le corindon pur est incolore : ce sont certains éléments présents à l’état de traces dans sa structure qui lui donnent ses différentes couleurs. Dans les saphirs bleus, le fer et le titane participent notamment à cette coloration.

Et contrairement à ce que son nom évoque immédiatement, le saphir n’est pas forcément bleu.

Il existe des saphirs roses, jaunes, orangés, verts, violets ou incolores. Le corindon rouge porte, lui, un autre nom : le rubis.

Mais c’est évidemment le bleu qui s’est imposé comme l’une des grandes couleurs de la joaillerie.

Ce bleu peut prendre des visages extrêmement différents. Certaines pierres sont claires et très lumineuses, d’autres présentent une couleur beaucoup plus dense. Des nuances grises, vertes ou violacées peuvent également apparaître et participer pleinement à la personnalité d’un saphir.

La taille de la pierre influence elle aussi notre perception de sa couleur. Les facettes sont pensées pour permettre à la lumière d’entrer dans la gemme, d’y circuler puis de revenir vers notre œil. Une pierre très profonde ou particulièrement sombre peut ainsi absorber davantage la lumière, tandis qu’une taille bien équilibrée peut révéler toute la vivacité de son bleu.

Voilà pourquoi j’ai toujours trouvé assez réducteur de présenter un saphir uniquement à travers son poids en carats.

Le carat nous renseigne sur son poids. Il ne raconte ni la subtilité de sa couleur, ni son éclat, ni cette impression presque immédiate que produit parfois une pierre lorsque l’on découvre le bijou.

Avec le saphir, il faut regarder avant de mesurer.

2. Pourquoi le saphir est devenu une pierre incontournable en joaillerie

Si les joailliers utilisent autant le saphir, sa beauté n’est pas la seule explication.

Le corindon atteint 9 sur l’échelle de dureté de Mohs, juste derrière le diamant. Cette propriété en fait une gemme particulièrement intéressante pour les bijoux régulièrement portés et notamment pour les bagues.

Mais son véritable pouvoir joaillier réside peut-être ailleurs : dans sa capacité à créer du contraste.

Prenez une bague marguerite ancienne : au centre, un saphir concentre le regard. Autour de lui, les diamants forment une couronne de lumière. Leur blancheur semble renforcer le bleu de la pierre tandis que, par contraste, celui-ci donne davantage de relief aux diamants.

Cette association entre saphir et diamants traverse les époques parce qu’elle repose sur un équilibre visuel extrêmement efficace : la couleur d’un côté, la lumière de l’autre.

Le métal participe également à cette mise en scène. Sur l’or jaune, le bleu rencontre une couleur chaude qui peut accentuer sa profondeur. L’or blanc et le platine proposent une lecture plus froide et créent davantage de continuité avec les diamants. Quant aux montures bicolores, très intéressantes dans la joaillerie ancienne, elles permettent de jouer simultanément sur ces deux effets.

Le sertissage modifie lui aussi notre perception de la pierre. Un serti griffes dégage davantage le saphir et peut favoriser l’entrée de lumière selon la construction du bijou. Un panier ajouré allège visuellement l’ensemble. Un serti clos, au contraire, dessine plus franchement les contours de la gemme et lui apporte une présence graphique différente.

Le saphir devient alors beaucoup plus qu’une belle pierre posée sur un anneau. La monture et la gemme commencent à dialoguer.

C’est précisément là que réside, à mes yeux, tout l’intérêt de la joaillerie ancienne : comprendre pourquoi un artisan a choisi cette pierre, cette couleur de métal, cette hauteur de panier ou cette disposition de diamants.

3. Du saphir naturel au saphir Verneuil : quand la science rencontre l’Art Déco

Au tournant du XXe siècle, l’histoire du saphir prend une direction fascinante. Depuis longtemps, scientifiques et chimistes cherchent à reproduire les gemmes dans des conditions contrôlées. C’est finalement un Français, Auguste Verneuil, qui va provoquer une véritable révolution.

À la fin du XIXe siècle, Verneuil perfectionne un procédé de fusion à la flamme permettant de produire du corindon synthétique. Il commence par le rubis, première gemme produite en laboratoire à une échelle commerciale, puis annonce son procédé en 1902. La technique permettra également de fabriquer des saphirs de laboratoire. 

Le principe est relativement simple à comprendre, même si sa maîtrise technique l’est beaucoup moins. Il s’agit d’un corindon de laboratoire, possédant essentiellement les mêmes propriétés chimiques et cristallines que le saphir naturel. La différence fondamentale tient à son origine : l’un s’est formé naturellement dans la Terre, tandis que l’autre a été créé par l’homme en laboratoire. 

Et la chronologie devient particulièrement intéressante lorsque l’on s’intéresse aux bijoux anciens.

Ces avancées scientifiques précèdent de quelques années seulement l’explosion de l’Art Déco. Dans les années 1920, la joaillerie change de vocabulaire : les formes deviennent plus géométriques, les contrastes plus francs et le platine occupe une place importante dans les créations les plus précieuses. Le blanc des diamants est régulièrement ponctué de pierres colorées, parmi lesquelles les saphirs.

Le saphir Verneuil s’inscrit dans cette époque éprise de modernité. Et contrairement à une idée assez répandue, découvrir aujourd’hui un saphir de laboratoire sur un bijou Art Déco ne signifie donc pas nécessairement que sa pierre a été remplacée récemment.

Le GIA indique que certains des premiers saphirs synthétiques se rencontrent dans des bijoux Art nouveau et Art déco d’origine. Des bagues du début du XXe siècle serties de saphirs Verneuil sont également documentées par ses laboratoires.

Voilà qui change notre manière de regarder ces pierres. Un saphir Verneuil ancien possède évidemment une histoire gemmologique et une valeur marchande différentes de celles d’un saphir naturel. Mais lorsqu’il est d’origine sur un bijou des premières décennies du XXe siècle, sa présence fait partie intégrante de l’histoire de la pièce.

Il raconte même quelque chose de très Art Déco : une époque fascinée par la science, la technique et une nouvelle idée de la modernité.

4. Regarder un saphir ancien autrement

Alors, comment choisir un saphir ?

Je pourrais vous parler longuement de saturation, de tonalité, d’inclusions, de proportions ou d’origine géographique. Tous ces éléments ont leur importance, particulièrement lorsqu’il s’agit d’évaluer une pierre seule.

Mais dans un bijou ancien, une autre donnée entre en jeu : la cohérence de l’ensemble. Il faut regarder la pierre, puis la monture. Observer la façon dont sa couleur répond au métal. Regarder comment les diamants qui l’entourent captent la lumière. Examiner le dessin du panier, les griffes, les ajours et la manière dont le joaillier a construit son bijou autour de cette pierre.

Il faut également connaître la nature exacte du saphir lorsque cela est possible. Naturel ou synthétique, traité ou non : ces informations sont importantes et doivent être clairement distinguées. Pour les pierres importantes, l’examen par un laboratoire de gemmologie peut apporter des réponses qu’une simple observation ne permet pas d’établir avec certitude. Les saphirs Verneuil présentent par exemple certaines caractéristiques de croissance que les gemmologues peuvent rechercher pour les distinguer des pierres naturelles.

Mais au-delà de la gemmologie, il reste l’émotion du bijou. Un saphir bleu nuit entouré de diamants, un saphir légèrement vert monté sur or jaune, ou encore un saphir Verneuil serti dans une étonnante bague Art Déco racontent chacun une histoire différente.

C’est sans doute pour cela que cette pierre traverse si facilement les époques. Le saphir peut être précieux, spectaculaire, discret, romantique ou résolument graphique. Il accompagne les dentelles de la Belle Époque comme les géométries de l’Art Déco et conserve pourtant toujours une identité très forte.

Et lorsqu’on choisit un bijou ancien, c’est peut-être cela qu’il faut retenir : le plus beau saphir n’est pas nécessairement celui dont le bleu correspond à une définition parfaite. C’est celui dont la nuance, la lumière et l’histoire nous donnent envie de continuer la sienne.

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